N'est-ce pas? en dépit des sots et des méchants... - Paul VERLAINE
N'est-ce pas? en dépit des sots et des méchants
Qui ne manqueront pas d'envier notre joie,
Nous serons fiers parfois et toujours indulgents.
N'est-ce pas? nous irons, gais et lents, dans la voie
Modeste que nous montre en souriant l'Espoir,
Peu soucieux qu'on nous ignore ou qu'on nous voie.
Isolés dans l'amour ainsi qu'en un bois noir,
Nos deux coeurs, exhalant leur tendresse paisible,
Seront deux rossignols qui chantent dans le soir.
Quant au Monde, qu'il soit envers nous irascible
Ou doux, que nous feront ses gestes? Il peut bien,
S'il veut, nous caresser ou nous prendre pour cible.
Unis par le plus fort et le plus cher lien,
Et d'ailleurs, possédant l'armure adamantine,
Nous sourirons à tous et n'aurons peur de rien.
Sans nous préoccuper de ce que nous destine
Le Sort, nous marcherons pourtant du même pas,
Et la main dans la main, avec l'âme enfantine
De ceux qui s'aiment sans mélange, n'est-ce pas?
Paul VERLAINE
La dure épreuve va finir... - Paul VERLAINE
La dure épreuve va finir:
Mon coeur, souris à l'avenir.
Ils sont passés les jours d'alarmes
Où j'étais triste jusqu'aux larmes.
Ne suppute plus les instants,
Mon âme, encore un peu de temps.
J'ai tu les paroles amères
Et banni les sombres chimères.
Mes yeux exilés de la voir
De par un douloureux devoir,
Mon oreille avide d'entendre
Les notes d'or de sa voix tendre,
Tout mon être et tout mon amour
Acclament le bienheureux jour
Où, seul rêve et seule pensée,
Me reviendra la fiancée!
Paul VERLAINE
L' épousée - Sully PRUDHOMME
Elle est fragile à caresser,
l'épousée au front diaphane,
lis pur qu'un rien ternit et fane,
lis tendre qu'un rien peut froisser,
que nul homme ne peut presser,
sans remords sur son coeur profane.
La main digne de l'approcher
n'est pas la main rude qui brise
l'innocence qu'elle a surprise
et se fait jeu d'effaroucher,
mais la main qui semble toucher
au blanc voile comme une brise ;
la lèvre qui la doit baiser
n'est pas la lèvre véhémente,
effroi d'une novice amante
qui veut le respect pour oser,
mais celle qui se vient poser
comme une ombre d'abeille errante ;
et les bras faits pour l'embrasser
ne sont pas les bras dont l'étreinte
laisse une impérieuse empreinte
au corps qu'ils aiment à lasser,
mais ceux qui savent l'enlacer
comme une onde où l'on dort sans crainte.
L'hymen doit la discipliner
sans lire sur son front un blâme,
et les prémices qu'il réclame
les faire à son coeur deviner :
elle est fleur, il doit l'incliner,
la chérir sans lui troubler l'âme.
Sully PRUDHOMME
Jours de Mai - Auguste LACAUSSADE
Ami, l’onde est plus douce, et le vent à nos voiles
Porte les frais parfums de la verte saison.
Le sol berce les fleurs, l’eau berce les étoiles ;
Voyez jouer la vague et fleurir le gazon.
L’hiver au ciel de neige, aux jours gris et moroses,
Descend, triste vieillard, dans le sombre tombeau ;
Et la brise a baigné son aile au sein des roses,
Et la terre s’éveille au soleil riche et beau.
Aux rayons printaniers laissons notre âme éclore ;
L’aube aux yeux bleus sourit et les rameaux sont verts :
C’est l’heure où, pour fêter la saison jeune encore,
L’arbre donne des fleurs et la Muse des vers.
C’est le mois des parfums, aux riantes corbeilles,
C’est Mai qui vous invite à prendre votre essor.
Éveillons-nous, ami ! poétiques abeilles,
Cueillons le miel sacré dans les calices d’or.
Partons ensemble, allons chercher de frais asiles
Dans les pays charmants de l’Idéalité.
Pour les esprits songeurs il est de molles îles
Dans l’océan d’azur par la Muse habité.
Venez, nous trouverons des jours sereins et calmes,
Un ciel plein de lumière et des champs pleins d’oiseaux ;
Nous irons nous asseoir aux pieds des larges palmes
Qui bercent lentement leurs ombres sur les eaux.
Il vous faut obéir à la voix qui dit : « Marche ! »
A nos amis railleurs adressez vos adieux.
Pareil au blanc ramier qui revolait vers l’arche,
Si l’orage est dans l’air vous reviendrez vers eux.
Laissons-les dire, et nous, écoutons la nature,
Et la Muse, et l’amour, qui nous parlent tout bas.
L’art et l’amour sont vrais, le reste est imposture !
Aimons-nous, aimons ceux qui ne nous aiment pas !
Une épine est toujours sous la fleur que l’on cueille,
Et le coeur plus que l’onde est perfide et mouvant.
Si l’amitié, c’est l’arbre, oh ! l’ami, c’est la feuille
Qui tombe avant l’hiver, et vole au gré du vent.
Pour nous, restons unis ! Sous la foudre ou la bise
Luttons à deux ! trompons l’onde aux flux inconstants ;
Et, toujours emportés dans une même brise,
Que l’hiver nous retrouve amis, comme au printemps.
Printemps ! soleils bénis ! jeunesse de l’année !
Vous verdissez les bois par la neige glacés ;
Rendez-nous - fleur de l’âme et que l’âge a fanée -
La verte illusion de nos beaux jours passés !
Des espoirs effeuillés rajeunissez les sèves,
Vous qui partout versez la vie et ses verdeurs,
Et faites sur nos fronts, faites fleurir ces rêves
Dont l’arôme enivra l’enfance de nos cœurs.
Je veux y croire encor ! D’une image importune
Le présent ne doit point nous poursuivre toujours.
Fions-nous à la Muse ! et laissons la Fortune,
Astre capricieux, rayonner sur nos jours.
Plus de tristesse ! Allons au sein des belles choses
Chercher la poésie, enfant des pays verts ;
Chantons le gai printemps, ses vierges et ses roses,
Oublions ! - Assez tôt reviendront les hivers.
Ouvrons aux vents du sort nos voiles et nos ailes,
Vers l’avenir tentons un essor courageux !
Les cygnes vont par couple : unissons nos nacelles
Pour affronter la vie et les flots orageux.
Auguste LACAUSSADE