Marie, ô douce enfant aux grands yeux de gazelle... - Auguste LACAUSSADE
Marie, ô douce enfant aux grands yeux de gazelle,
Qui naquis sur un sol où croissent les palmiers ;
Toi dont l’âme charmante et les songes premiers
Se sont ouverts, bercés à la voix fraternelle
Des bengalis et des ramiers !
O douce enfant ! ta vie aux flots riants et calmes,
Pareille aux bassins bleus de mon climat natal,
N’a jamais réfléchi dans son sein virginal
Que la liane en fleur et l’arbre aux vertes palmes
Penchés sur son mouvant cristal.
Sous les bambous lustrés où l’oiseau de la Vierge
Fait son nid, où la brise a d’ineffables voix,
Au pied du morne, abri de la biche aux abois,
Parmi les blancs lotus qui parfumaient ta berge,
Ton onde errait, source des bois !
Le soleil sous le dôme où ton urne s’épanche,
En rayons tamisés te versait sa clarté,
Et l’astre aux feux d’argent des tièdes nuits d’été,
Comme un oiseau, semblait passer de branche en branche,
Pour se mirer dans ta beauté.
Le poète qui rêve au fond de nos ravines,
Ivre d’ombre et d’oubli, charme des lieux déserts,
En t’écoutant courir sous les framboisiers verts,
Sentait, enveloppé de tes fraîcheurs divines,
Chanter en lui l’esprit des vers.
Et voici que tes flots, changeant leur destinée,
Loin du lit maternel vont prendre un autre cours ;
L’oranger te sourit au rivage où tu cours,
Et tu vas réfléchir dans ton eau fortunée
D’autres bonheurs, d’autres amours.
Et moi, moi que berçait ta voix parmi les mousses,
Plongé dans le présent, j’oubliais l’avenir.
Un jour vient où la vigne à l’ormeau veut s’unir ;
Et l’enfant aux grands yeux, l’enfant des Pamplemousses
N’est plus pour nous qu’un souvenir !
Et c’est la vie, hélas ! tout change et rien ne dure.
L’été sort du printemps, du bouton naît la fleur.
Pardonne à ces regrets que dément ton bonheur !
Ma pensive amitié, belle enfant, se rassure,
Voyant le choix fait par ton cœur.
L’âme honnête et virile à ta jeune âme unie,
D’un monde aux durs sentiers t’aplanira le sol.
Vers le nid du ramier, colombe, prends ton vol !
Nous léguons notre vierge, - une autre Virginie -
Aux dévoûments d’un autre Paul !
Auguste LACAUSSADE
Jours de Mai - Auguste LACAUSSADE
Ami, l’onde est plus douce, et le vent à nos voiles
Porte les frais parfums de la verte saison.
Le sol berce les fleurs, l’eau berce les étoiles ;
Voyez jouer la vague et fleurir le gazon.
L’hiver au ciel de neige, aux jours gris et moroses,
Descend, triste vieillard, dans le sombre tombeau ;
Et la brise a baigné son aile au sein des roses,
Et la terre s’éveille au soleil riche et beau.
Aux rayons printaniers laissons notre âme éclore ;
L’aube aux yeux bleus sourit et les rameaux sont verts :
C’est l’heure où, pour fêter la saison jeune encore,
L’arbre donne des fleurs et la Muse des vers.
C’est le mois des parfums, aux riantes corbeilles,
C’est Mai qui vous invite à prendre votre essor.
Éveillons-nous, ami ! poétiques abeilles,
Cueillons le miel sacré dans les calices d’or.
Partons ensemble, allons chercher de frais asiles
Dans les pays charmants de l’Idéalité.
Pour les esprits songeurs il est de molles îles
Dans l’océan d’azur par la Muse habité.
Venez, nous trouverons des jours sereins et calmes,
Un ciel plein de lumière et des champs pleins d’oiseaux ;
Nous irons nous asseoir aux pieds des larges palmes
Qui bercent lentement leurs ombres sur les eaux.
Il vous faut obéir à la voix qui dit : « Marche ! »
A nos amis railleurs adressez vos adieux.
Pareil au blanc ramier qui revolait vers l’arche,
Si l’orage est dans l’air vous reviendrez vers eux.
Laissons-les dire, et nous, écoutons la nature,
Et la Muse, et l’amour, qui nous parlent tout bas.
L’art et l’amour sont vrais, le reste est imposture !
Aimons-nous, aimons ceux qui ne nous aiment pas !
Une épine est toujours sous la fleur que l’on cueille,
Et le coeur plus que l’onde est perfide et mouvant.
Si l’amitié, c’est l’arbre, oh ! l’ami, c’est la feuille
Qui tombe avant l’hiver, et vole au gré du vent.
Pour nous, restons unis ! Sous la foudre ou la bise
Luttons à deux ! trompons l’onde aux flux inconstants ;
Et, toujours emportés dans une même brise,
Que l’hiver nous retrouve amis, comme au printemps.
Printemps ! soleils bénis ! jeunesse de l’année !
Vous verdissez les bois par la neige glacés ;
Rendez-nous - fleur de l’âme et que l’âge a fanée -
La verte illusion de nos beaux jours passés !
Des espoirs effeuillés rajeunissez les sèves,
Vous qui partout versez la vie et ses verdeurs,
Et faites sur nos fronts, faites fleurir ces rêves
Dont l’arôme enivra l’enfance de nos cœurs.
Je veux y croire encor ! D’une image importune
Le présent ne doit point nous poursuivre toujours.
Fions-nous à la Muse ! et laissons la Fortune,
Astre capricieux, rayonner sur nos jours.
Plus de tristesse ! Allons au sein des belles choses
Chercher la poésie, enfant des pays verts ;
Chantons le gai printemps, ses vierges et ses roses,
Oublions ! - Assez tôt reviendront les hivers.
Ouvrons aux vents du sort nos voiles et nos ailes,
Vers l’avenir tentons un essor courageux !
Les cygnes vont par couple : unissons nos nacelles
Pour affronter la vie et les flots orageux.
Auguste LACAUSSADE